🔷   RÉFÉRENTIELS : CHANGER DE CADRE POUR COMPRENDRE LE XXIe SIÈCLE 

Observer le XXIe siècle suppose d’abord de reconnaître la position particulière de celui qui l’observe. Nous ne regardons pas cette période depuis un point extérieur, avec le recul que l’historien peut avoir sur des époques révolues. Nous appartenons au monde dont nous cherchons à comprendre les transformations. Nous sommes immergés dans ses accélérations, traversés par ses flux d’information et soumis aux incertitudes qu’ils produisent.

Mais reconnaître la position de l’observateur ne suffit pas. Encore faut-il identifier les cadres à partir desquels il interprète ce qu’il voit.

Entre l’observateur et le phénomène observé intervient toujours un ensemble de représentations, de connaissances, de mesures et de catégories qui permettent d’organiser le réel. Certaines sont explicites, d’autres tellement intégrées à nos habitudes de pensée qu’elles deviennent presque invisibles. Elles déterminent en partie ce que nous considérons comme important, les relations que nous établissons entre les événements et parfois même les questions que nous sommes capables de poser.

C’est dans ce sens élargi que nous utiliserons ici la notion de référentiel.

Le réel et ses coordonnées

La notion appartient d’abord à la physique. Un mouvement ne peut être décrit qu’à partir d’un système de référence permettant de déterminer une position, une vitesse ou une trajectoire. La physique classique avait construit des cadres particulièrement efficaces pour rendre compte du mouvement des corps. La théorie de la relativité d'Albert Einstein  a ensuite profondément transformé cette représentation en montrant notamment que les mesures de durée et de simultanéité dépendent de l’état de mouvement de l’observateur, tandis que certaines grandeurs demeurent invariantes.

Il ne s’agit évidemment pas de transposer les lois de la physique à l’Histoire. Une société n’est pas un système mécanique et les transformations historiques ne peuvent être décrites par les équations de la relativité. L’intérêt de cette référence est ailleurs. Elle rappelle qu’un phénomène ne devient intelligible qu’à partir de coordonnées permettant de le situer.

Cette exigence vaut également, sous des formes différentes, pour notre compréhension des sociétés.

Chaque époque organise le monde à partir de catégories qui lui sont propres. Elles déterminent son rapport à la nature, à la puissance, au progrès, à la connaissance, au passé et à l’avenir. Elles évoluent lentement, parfois presque imperceptiblement, jusqu’à ce qu’une rupture scientifique, technique, politique ou culturelle oblige à modifier le cadre dans lequel la réalité était jusque-là interprétée.

Changer de référentiel ne signifie donc pas simplement changer d’opinion. Cela peut conduire à déplacer les coordonnées mêmes à partir desquelles une époque se représente ce qui lui arrive.

Or le XXIe siècle pourrait précisément nous placer devant une difficulté de cette nature.

 

Des repères hérités face à un monde transformé

Nous disposons aujourd’hui de moyens d’observation sans précédent. Satellites, réseaux de capteurs, bases de données, puissance informatique et circulation instantanée de l’information permettent de suivre presque en temps réel une partie considérable des transformations de la planète.

Paradoxalement, l’accroissement de cette capacité d’observation ne garantit pas une compréhension équivalente.

Nous continuons nécessairement à organiser la connaissance en domaines. Le climat possède ses modèles, l’économie ses indicateurs, la démographie ses projections, la géopolitique ses rapports de puissance, les sciences du vivant leurs propres instruments d’analyse. Cette spécialisation a produit une connaissance d’une précision extraordinaire et demeure indispensable.

La difficulté apparaît lorsque les phénomènes observés cessent d’évoluer indépendamment les uns des autres.

Une transformation énergétique modifie les équilibres économiques et géopolitiques. Une évolution démographique agit sur les territoires, les ressources et les rapports de puissance. Le changement climatique affecte simultanément les systèmes agricoles, les infrastructures, les migrations et les politiques publiques. Les technologies numériques traversent désormais presque tous les secteurs de l’activité humaine. L’intelligence artificielle intervient à son tour dans la recherche scientifique, l’économie, l’information, la défense, la santé, l’éducation et les processus de décision.

Chacun de ces phénomènes peut être étudié séparément. Mais une partie croissante de leur signification réside désormais dans leurs interactions.

C’est l’une des caractéristiques du monde en convergence évoqué dès le premier article de cet Observatoire. La convergence ne rapproche pas seulement des phénomènes auparavant éloignés. Elle met progressivement en relation leurs trajectoires et, par conséquent, les référentiels à partir desquels nous les observons.

Nous pouvons alors disposer d’une connaissance toujours plus précise de chaque partie tout en rencontrant davantage de difficultés à comprendre la configuration de l’ensemble.

 

 

 

Ce qui devient visible

 

Un même phénomène change de signification selon les coordonnées depuis lesquelles il est considéré.

L’intelligence artificielle peut ainsi apparaître comme une révolution technologique lorsqu’on observe l’évolution des capacités de calcul et des modèles. Elle devient un enjeu économique lorsqu’on examine les investissements, la productivité ou les transformations du travail. Elle prend une autre dimension lorsqu’elle est replacée dans les rapports de puissance entre États ou dans les enjeux militaires. Elle soulève encore d’autres questions lorsqu’on considère ses effets sur la production et la circulation de la connaissance.

Aucune de ces lectures n’annule les autres. Chacune fait apparaître une dimension particulière du même phénomène.

Le changement climatique offre une situation comparable. Les sciences du climat en décrivent les mécanismes physiques. L’économie en mesure certains coûts et tente d’évaluer les conditions de la transition. La géopolitique observe les conséquences possibles sur les ressources et les rapports de puissance. Les sociétés en éprouvent différemment les effets selon leur situation géographique, leurs infrastructures et leurs capacités d’adaptation.

La question n’est donc pas de rechercher un référentiel qui remplacerait tous les autres.

Elle est de savoir les déplacer, les confronter et parfois les superposer.

Ce déplacement devient particulièrement important lorsque l’objet observé change rapidement. Un référentiel peut avoir été parfaitement adapté à une situation historique et devenir progressivement insuffisant lorsque les caractéristiques de cette situation se transforment. Le danger ne réside alors pas nécessairement dans une erreur d’observation, mais dans l’utilisation de coordonnées qui ne permettent plus de faire apparaître certaines dimensions nouvelles du réel.

Le XXIe siècle pourrait être caractérisé autant par la transformation des phénomènes que par la nécessité de transformer les cadres permettant de les comprendre.

 

 


Des temporalités qui ne coïncident plus 

Cette question prend une importance particulière lorsqu’on considère le Temps.

Les grandes transformations contemporaines ne se développent pas selon les mêmes rythmes.

Le changement climatique s’inscrit dans des évolutions qui se mesurent sur plusieurs décennies et dont certaines conséquences se prolongeront pendant des siècles. Les transformations démographiques s’étendent sur des générations. Les infrastructures énergétiques engagent des choix pour plusieurs dizaines d’années. Les systèmes politiques fonctionnent souvent selon des échéances beaucoup plus courtes.

À l’inverse, une technologie numérique peut connaître une diffusion mondiale en quelques années. Une innovation dans le domaine de l’intelligence artificielle peut modifier en quelques mois des pratiques professionnelles ou scientifiques. L’information circule presque instantanément et les marchés peuvent réagir à un événement en quelques secondes.

Ces phénomènes appartiennent pourtant au même monde et agissent les uns sur les autres.

Le problème n’est donc plus seulement celui de leur interdépendance. Il est aussi celui de la coexistence de temporalités différentes.

Une institution peut devoir répondre avec ses propres délais à une transformation technologique beaucoup plus rapide. Une politique climatique doit inscrire ses décisions dans un horizon de plusieurs décennies tout en étant soumise à des échéances politiques de quelques années. Une société peut être contrainte d’intégrer culturellement ou juridiquement des innovations dont la vitesse de développement dépasse celle de ses mécanismes habituels d’adaptation.

Le présent devient ainsi le lieu de rencontre de phénomènes qui transportent avec eux des durées différentes.

Cette observation introduit une modification importante du référentiel. Deux phénomènes ne doivent plus seulement être comparés par leur nature ou par leur intensité, mais également par leur vitesse, leur durée et leur position respective dans le temps.

Quand les repères eux-mêmes se déplacent 

La Cyberhistoire, dont nous avons retracé la genèse, accentue considérablement cette nécessité.

Le développement des réseaux numériques a modifié les conditions de circulation de l’information. La distance entre un événement, sa connaissance et les réactions qu’il provoque s’est considérablement réduite. Des informations produites en un point de la planète peuvent presque immédiatement agir ailleurs sur des comportements individuels, des décisions économiques ou des stratégies politiques.

L’intelligence artificielle introduit aujourd’hui une étape supplémentaire. Une part croissante de l’information peut être analysée, rapprochée, transformée et produite par des systèmes dont la vitesse de traitement excède de très loin les capacités humaines.

Cette évolution ne supprime évidemment ni la géographie ni les rapports de puissance traditionnels. Les territoires, les ressources, les populations et les frontières continuent de structurer l’Histoire. Mais d’autres coordonnées se superposent désormais à elles : réseaux, données, puissance de calcul, infrastructures numériques, flux informationnels et capacités algorithmiques.

L’espace historique se complexifie tandis que certains se contractent. 

C’est l’une des raisons pour lesquelles la Cyberhistoire ne peut être comprise comme une simple extension numérique de l’Histoire précédente. Elle modifie progressivement les conditions dans lesquelles les événements se produisent, se propagent, interagissent et acquièrent leur portée.

Le changement de régime historique évoqué précédemment appelle donc également un déplacement du référentiel depuis lequel nous cherchons à le comprendre.

 

 


Observer les écarts autant que les phénomènes

Croiser les référentiels permet alors de faire apparaître quelque chose qui demeure souvent moins visible lorsque les domaines sont étudiés séparément : les écarts entre leurs temporalités.

L’enjeu n’est plus seulement de savoir ce qui change, mais à quelle vitesse ce changement se produit et avec quelles autres transformations il entre en relation.

Une technologie peut avancer plus rapidement que le droit chargé de l’encadrer. Une transformation climatique peut progresser plus vite que les infrastructures nécessaires à l’adaptation. Une évolution démographique lente peut produire, après plusieurs décennies, des conséquences géopolitiques soudaines. Une innovation scientifique peut rester longtemps sans effet apparent avant de rencontrer une capacité technique qui accélère brutalement son développement.

Ces écarts ne sont pas de simples différences de calendrier. Ils peuvent devenir eux-mêmes producteurs de tensions.

Nous rencontrons ici une dimension du XXIe siècle qui échappe en partie aux découpages sectoriels. Ce qui importe n’est plus seulement la trajectoire propre de chaque phénomène, mais les rapports entre leurs vitesses respectives.

Le regard se déplace.

Nous ne considérons plus seulement des objets. Nous commençons à observer les relations entre leurs trajectoires.

Vers un référentiel transversal 

Cette évolution conduit à une question centrale pour l’Observatoire du XXIe siècle.

Comment construire une lecture capable de traverser plusieurs domaines sans prétendre les réduire à une explication unique ?

La réponse ne peut consister à substituer une discipline à toutes les autres. La complexité du monde contemporain exige au contraire de préserver la diversité des connaissances spécialisées.

Mais une dimension leur est commune.

Toutes les transformations observées possèdent une durée. Toutes suivent une trajectoire. Toutes connaissent des rythmes, des accélérations ou des ralentissements. Toutes entretiennent un rapport entre ce qui a été accumulé dans le passé, ce qui se transforme dans le présent et les futurs qu’elles rendent possibles ou impossibles.

Le Temps peut alors être envisagé comme un référentiel transversal.

Non pas comme une grille qui expliquerait tout, mais comme une dimension permettant de mettre en relation ce que les référentiels spécialisés tendent naturellement à séparer.

Cette proposition modifie sensiblement la manière d’observer le siècle.

Une crise n’est plus seulement considérée à partir de ses causes immédiates, mais selon la durée pendant laquelle ses conditions se sont constituées. Une innovation n’est plus seulement évaluée selon ses performances, mais selon la vitesse de sa diffusion et la capacité des sociétés à l’absorber. Une évolution géopolitique peut être replacée dans plusieurs trajectoires historiques dont les rythmes ne coïncident pas. Un phénomène apparemment soudain peut devenir le point visible d’une accumulation beaucoup plus ancienne.

Le Temps commence alors à faire apparaître une autre cartographie du présent.

 

 


Une autre lecture du siècle

Changer de référentiel ne signifie donc pas abandonner les connaissances dont nous disposons. Il s’agit au contraire de les replacer dans un cadre suffisamment mobile pour accompagner les transformations de leur objet.

Le XXIe siècle nous oblige peut-être à cet exercice parce que les coordonnées du monde évoluent pendant que nous cherchons à les mesurer.

L’observateur n’est pas extérieur au phénomène. Les référentiels qu’il utilise ne sont pas immuables. Les objets qu’il observe interagissent de plus en plus rapidement. Et les temporalités qui les animent ne progressent ni au même rythme ni dans les mêmes horizons.

C’est à l’intersection de ces transformations que l’Observatoire entend situer son regard.

Il ne s’agira pas de proposer une représentation définitive du siècle, encore moins de prétendre en maîtriser la complexité. Il s’agira de rechercher les lignes de force qui deviennent visibles lorsque les événements sont replacés dans leurs trajectoires, lorsque leurs vitesses sont comparées et lorsque leurs temporalités sont confrontées.

Après la position de l’observateur et le déplacement des référentiels, une dernière étape devient alors nécessaire avant d’aborder les grands enjeux planétaires.

Il faut examiner ce que signifie véritablement observer le XXIe siècle au prisme du Temps.

G M 

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