🔷  LE TEMPS D'UN SYSTÈME QUI NE PEUT PLUS ATTENDRE 

Pendant des siècles, les sociétés humaines ont organisé leur fonctionnement selon des temporalités qui demeuraient, pour l’essentiel, compatibles avec celles des individus et des institutions. L’information circulait à une certaine vitesse, les décisions disposaient d’un délai, leurs conséquences pouvaient être observées avant que de nouvelles orientations soient prises.

Cette correspondance n’a jamais été parfaite. Les sociétés ont toujours connu des crises, des accélérations, des ruptures et des événements dépassant momentanément leurs capacités de réponse. Mais quelque chose de différent semble aujourd’hui se produire.

Ce n’est plus seulement la vitesse de certains événements qui augmente. C’est l’ensemble du milieu dans lequel ils apparaissent qui se transforme.

Information, calcul, communications, marchés, recherche scientifique, infrastructures, systèmes militaires, réseaux énergétiques, logistique mondiale et intelligence artificielle participent désormais d’un même environnement profondément interconnecté. Une modification survenant dans l’un de ces domaines peut se transmettre aux autres, produire des effets en cascade et susciter des réponses avant même que toutes ses conséquences aient été comprises.

La question n’est donc peut-être plus seulement de savoir comment nos sociétés peuvent aller plus vite.

Elle devient plus radicale : peuvent-elles continuer à fonctionner selon leurs temporalités habituelles dans un monde qui ne les attend plus ?

Un présent devenu trop dense  

Jamais une civilisation n’avait disposé simultanément d’une telle quantité d’informations sur elle-même et sur le monde.

Des milliards de données sont continuellement produites par les activités humaines, les réseaux numériques, les marchés, les satellites, les capteurs, les infrastructures, les laboratoires, les administrations et désormais les systèmes d’intelligence artificielle eux-mêmes.

Mais l’augmentation quantitative ne suffit pas à caractériser le phénomène.

Ce qui change également est le nombre de relations susceptibles d’être établies entre ces informations. Des événements autrefois éloignés par la géographie, les domaines d’activité ou les temporalités peuvent désormais interagir presque immédiatement.

Le présent se densifie.

Il contient davantage d’informations, davantage d’interactions, davantage de décisions possibles et davantage de conséquences susceptibles de se propager.

L’enjeu n’est donc plus seulement d’accéder à l’information. Il devient celui de sa sélection, de sa hiérarchisation, de son traitement et de son interprétation.

Or cette densification rencontre une limite fondamentale : le temps et les capacités d’attention dont dispose l’être humain ne connaissent aucune expansion comparable. L’écart commence alors à se creuser entre ce que le monde produit et ce qu’un observateur humain peut encore directement appréhender.

 

Le temps manque à la décision

À cette densification s’ajoute un second phénomène : la réduction du temps disponible pour agir.

Lorsqu’un système est fortement interconnecté, une perturbation peut se propager avant même que son origine ait été complètement identifiée. Une information circule instantanément, les marchés réagissent, les réseaux s’adaptent, les opinions se recomposent, des systèmes automatisés déclenchent leurs propres réponses.

Le temps séparant l’événement de ses conséquences se contracte.

Mais le temps nécessaire à l’être humain pour comprendre, débattre, décider et organiser une réponse ne peut être réduit dans les mêmes proportions.

Une institution doit recueillir des informations, les vérifier, confronter des analyses, respecter des procédures, arbitrer des intérêts contradictoires et mesurer les conséquences de ses choix.

Ces temporalités ont longtemps constitué les conditions mêmes d’une décision réfléchie. Elles peuvent désormais devenir, dans certains environnements, un facteur de retard. Un décalage apparaît ainsi entre le temps nécessaire à la décision humaine et celui dans lequel évoluent les systèmes auxquels cette décision doit s’appliquer.

Ce décalage ne signifie pas que l’être humain devrait systématiquement décider plus vite. Certaines décisions exigent précisément du temps. Il révèle autre chose : un nombre croissant de processus ne peuvent plus attendre que l’ensemble des procédures humaines ait parcouru son cycle.

Quand la complexité déborde le temps humain

La vitesse ne constitue pourtant qu’une partie du problème.

Un système mondial interconnecté n’est pas seulement plus rapide. Il devient aussi plus complexe.

Énergie, climat, économie, finance, information, transports, ressources, infrastructures numériques, recherche scientifique, géopolitique et technologies ne suivent pas des trajectoires indépendantes. Ils forment des ensembles de relations dans lesquels une action peut produire des conséquences indirectes, différées ou inattendues. Le nombre de variables augmente, mais surtout le nombre de relations entre elles.

À partir d’un certain degré de complexité, aucune intelligence humaine individuelle ne peut embrasser l’ensemble.

Les institutions répondent traditionnellement à cette difficulté par la spécialisation, la division des compétences, les administrations, les expertises et la multiplication des niveaux de décision.

Mais cette organisation rencontre à son tour une limite lorsque les interactions deviennent plus rapides que les échanges nécessaires entre ceux qui sont chargés de les comprendre. Le problème n’est alors plus seulement celui de la quantité de connaissances disponibles.

Il devient temporel.

Il faut parvenir à traiter suffisamment de relations dans un délai suffisamment court pour qu’une décision conserve encore sa pertinence au moment où elle est appliquée. Une décision parfaitement fondée mais intervenant trop tard peut devenir aussi inadaptée qu’une décision prise à partir d’informations insuffisantes.

 

 


Les futurs s’invitent dans le présent

Face à cette contraction du temps disponible, une transformation importante se produit.

Il ne suffit plus de connaître ce qui vient de se produire. Il devient nécessaire d’estimer ce qui pourrait se produire ensuite.

Prévisions météorologiques, modèles climatiques, simulations économiques, anticipation des risques, maintenance prédictive, modélisation des épidémies, scénarios militaires, gestion des réseaux ou recherche scientifique participent déjà de cette évolution.

Le calcul ne porte plus uniquement sur le réel constaté. Il explore des trajectoires. Le présent commence ainsi à intégrer des représentations de futurs possibles afin d’orienter les décisions qui doivent être prises maintenant.

Cette transformation modifie profondément la position de l’observateur.

Celui-ci ne regarde plus seulement un monde en train d’advenir. Il agit de plus en plus à partir de simulations de ce qui pourrait advenir. Mais plus le nombre de variables augmente, plus l’exploration de ces futurs possibles nécessite des capacités de calcul considérables.

L’anticipation devient alors elle-même dépendante des systèmes capables de produire, comparer et continuellement réviser ces représentations.

Le futur n’est évidemment pas connu. Mais certains futurs possibles commencent à participer directement à l’organisation du présent.

Le temps de la délégation

C’est ici que l’intelligence artificielle prend une place particulière.

Elle s’est d’abord développée comme un ensemble d’outils permettant d’accomplir plus rapidement certaines tâches, d’analyser des données, de reconnaître des configurations ou d’automatiser des opérations.

Mais lorsque la quantité d’informations devient trop importante, lorsque les interactions se multiplient et lorsque le temps disponible pour décider diminue, sa fonction commence à changer. Elle ne sert plus seulement à faire mieux ou plus vite ce que l’être humain savait déjà accomplir.

Elle devient progressivement un moyen de traiter ce que celui-ci ne peut plus traiter seul dans le temps dont il dispose. La différence est considérable.

Dans le premier cas, l’automatisation constitue un gain d’efficacité. Dans le second, elle répond à une contrainte de fonctionnement.

Cette évolution est déjà perceptible dans de nombreux systèmes où des programmes surveillent continuellement des flux, détectent des anomalies, ajustent des paramètres, proposent des décisions ou déclenchent automatiquement certaines actions.

L’être humain demeure présent. Il fixe des objectifs, définit des règles, construit les systèmes et conserve, selon les domaines, différents niveaux de contrôle.

Mais sa position se déplace.

Il intervient de moins en moins nécessairement dans chacune des opérations et de plus en plus dans la définition du cadre au sein duquel elles peuvent être accomplies automatiquement. Ce déplacement pourrait devenir l’une des transformations majeures du XXIe siècle.

 

 

 

Quand s’impose la nécessité fonctionnelle  

Il serait tentant d’interpréter cette évolution comme le résultat d’un choix collectif : les sociétés décideraient progressivement de confier davantage de fonctions aux machines.

La réalité pourrait être plus complexe.

Aucune décision générale n’est nécessaire pour qu’un déplacement d’ensemble se produise.

Chaque entreprise automatise pour répondre plus rapidement. Chaque réseau optimise son fonctionnement. Chaque administration cherche à traiter davantage d’informations. Chaque système de défense tente de réduire son temps de réaction. Chaque laboratoire utilise des outils capables d’explorer des quantités croissantes de données. Chaque organisation cherche à anticiper plutôt qu’à subir.

Pris séparément, chacun de ces choix peut apparaître rationnel. Mais leur accumulation transforme progressivement l’environnement dans lequel les choix suivants devront être effectués.

Plus les systèmes accélèrent, plus ceux qui ne disposent pas des mêmes capacités de traitement risquent d’être dépassés.

Plus les décisions sont assistées par le calcul, plus il devient difficile de revenir à des procédures qui nécessitent davantage de temps.

Plus l’environnement  devient complexe, plus les instruments nécessaires pour le comprendre deviennent eux-mêmes complexes.

Un mécanisme cumulatif peut alors apparaître. La délégation ne progresse plus seulement parce qu’elle est possible. Elle progresse parce que le fonctionnement du système la rend progressivement nécessaire.

Le déplacement fonctionnel ne résulterait donc pas d’une prise de pouvoir des machines, ni même d’un projet explicitement conçu pour leur transférer des responsabilités. Il pourrait émerger de la transformation même du milieu dans lequel la civilisation doit continuer à fonctionner.

 

 

Le paradoxe de la maîtrise

Une frontière supplémentaire apparaît alors.

 

Pendant longtemps, l’automatisation a principalement été recherchée pour augmenter la productivité, réduire les coûts, accroître la précision ou améliorer les performances. Mais dans un système suffisamment dense, rapide et interdépendant, une autre fonction pourrait devenir déterminante : préserver sa capacité à fonctionner.

 

Réseaux électriques, communications, systèmes financiers, transports, chaînes logistiques, infrastructures numériques et dispositifs de sécurité nécessitent déjà une surveillance et des ajustements continus.

 

À mesure que ces ensembles deviennent plus interdépendants, leur fonctionnement exige une capacité croissante à détecter les perturbations, mesurer leurs effets, anticiper leur propagation et intervenir avant qu’elles ne franchissent certains seuils.

 

L’automatisation change alors de statut. Elle n’est plus seulement destinée à améliorer le fonctionnement du système. Elle peut devenir l’une des conditions permettant au système de continuer à fonctionner.

 

Mais cette évolution fait apparaître un paradoxe.

 

Pour conserver la maîtrise d’un système devenu trop rapide et trop complexe pour être suivi dans chacune de ses opérations, il peut devenir  nécessaire d’en confier une part croissante du fonctionnement à des dispositifs capables de traiter, d’anticiper et d’agir dans des temporalités qui ne sont plus celles de l’être humain.

 

La maîtrise ne disparaît pas nécessairement. Elle change de niveau. L’être humain peut continuer à définir les objectifs, les règles et les limites, tout en cessant d’intervenir directement dans une part croissante des opérations nécessaires à leur réalisation.

 

Mais jusqu’où cette dissociation peut-elle être poursuivie ? Plus le fonctionnement du système dépend de mécanismes que nous ne pouvons suivre dans le détail et dans le temps où ils opèrent, plus la frontière entre maîtriser un système et dépendre de son fonctionnement automatisé devient difficile à établir.

 

L’intelligence artificielle occupe une position singulière dans cette transformation.

 

Elle participe à l’accélération de la recherche, de l’information, de la production, de l’innovation et de la décision. Elle contribue ainsi à augmenter encore la densité et la vitesse du monde dans lequel elle se développe. Mais simultanément, elle devient l’un des principaux instruments auxquels les sociétés peuvent recourir pour tenter de maîtriser cette accélération.

 

L’IA ne serait donc plus seulement l’une des causes de l’accélération ; elle deviendrait simultanément l’instrument auquel la civilisation recourt pour tenter de maîtriser l’accélération qu’elle contribue elle-même à produire.

 

Une boucle se referme alors.

 

La densification exige davantage de traitement. Le traitement accélère les décisions. L’accélération augmente le nombre des interactions. Leur multiplication accroît la complexité. Cette complexité exige davantage d’anticipation. Et l’anticipation renforce à son tour le recours aux systèmes capables de traiter des quantités toujours plus importantes d’informations dans des temps toujours plus courts.

 

Densification, compression temporelle, complexité, anticipation et délégation ne constituent plus cinq phénomènes séparés.

 

Ils commencent à former système.

 

La question qui se pose n’est donc peut-être plus de savoir si nos sociétés choisiront d’utiliser toujours davantage l’intelligence artificielle. Elle pourrait devenir : jusqu’à quel point pourront-elles encore fonctionner sans elle ?

 

À mesure que cette nécessité fonctionnelle s’installe, la position respective de l’être humain et des systèmes qu’il a créés commence nécessairement à se modifier. Non parce qu’une intelligence artificielle aurait décidé de prendre sa place, mais parce qu’une civilisation pourrait progressivement confier certaines de ses fonctions essentielles aux systèmes qui se révèlent les mieux adaptés au Temps dans lequel elle est entrée.

 

À ce seuil, un autre défi se présente. Au-delà des fonctions progressivement déléguées se pose désormais la question de la nature de l’intelligence à laquelle elles pourraient un jour être confiées.

 

G M

 

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