🔷 LA GENÈSE DE LA CYBERHISTOIRE : AUX ORIGINES D'UN NOUVEAU RÉGIME HISTORIQUE 

Le XXIᵉ siècle n’est pas seulement celui d’une multiplication sans précédent des innovations technologiques. Quelque chose de plus profond s’y produit : la manière dont les sociétés vivent le temps, conservent leur mémoire, prennent leurs décisions et se projettent dans l’avenir est en train de changer.

L’information circule presque instantanément à l’échelle planétaire, tandis que plusieurs milliards d’individus sont désormais connectés et que les événements peuvent se répondre à distance dans des délais extrêmement courts. Les données s’accumulent dans des proportions qu’aucune société antérieure n’aurait pu concevoir. Des algorithmes sélectionnent une partie croissante de ce que nous voyons, lisons ou décidons, et les intelligences artificielles commencent elles-mêmes à analyser, produire et hiérarchiser l’information.

Ces transformations sont généralement étudiées séparément, selon qu’elles relèvent de la révolution numérique, de la mondialisation, de l’intelligence artificielle, des réseaux de communication, de l’accumulation des données ou encore des transformations géopolitiques. Leur convergence permet pourtant d’envisager une autre hypothèse : nous ne sommes peut-être pas seulement entrés dans une nouvelle phase de l’Histoire, mais dans une transformation progressive du régime même de l’Histoire.

C’est cette transformation que nous désignons ici par le terme de Cyberhistoire.

La Cyberhistoire ne signifie donc pas simplement que l’Histoire serait devenue numérique. Elle désigne un régime historique dans lequel l’information, les réseaux, la puissance de calcul et la compression du temps deviennent progressivement des forces structurantes du devenir collectif.

Son apparition n’a pas été soudaine. Elle possède une genèse dont l’un des principaux points d’inflexion se situe en 1945.

 

  ENIAC. 1950

 

1945 : l'Histoire à  l'échelle du monde

L’année 1945 clôt l’une des périodes les plus destructrices de l’Histoire humaine, mais elle ne constitue pas seulement la fin d’une guerre. Plusieurs transformations majeures y convergent ou prennent alors une dimension nouvelle : l’apparition de l’ordinateur programmable, l’entrée dans l’âge nucléaire et les prémices de la conquête spatiale.

Ces trois évolutions, malgré leurs différences considérables, possèdent un point commun : elles changent l’échelle à laquelle l’humanité peut agir sur son propre avenir.

Avec le calcul électronique, elle commence à externaliser et à accélérer certaines opérations jusque-là dépendantes de l’esprit humain. Avec l’arme atomique, elle acquiert pour la première fois les moyens techniques d'exercer une puissance de destruction susceptible de menacer sa propre continuité. Avec la fusée et, bientôt, la conquête spatiale, elle commence à repousser la frontière physique à l’intérieur de laquelle toute son Histoire s’était jusque-là déroulée.

Calcul, puissance et espace constituent ainsi trois lignes nouvelles qui vont traverser la seconde moitié du XXᵉ siècle et progressivement modifier le rapport de l’humanité au temps.

Le calcul à l'âge des machines  

L’ordinateur constitue probablement l’une des ruptures les plus profondes de cette période. L’ENIAC, conçu pendant la Seconde Guerre mondiale et présenté au public en 1946, est encore une machine gigantesque, encombrée de milliers de composants, dont rien ne semble annoncer les ordinateurs personnels, les smartphones ou les intelligences artificielles du XXIᵉ siècle.

Pourtant, une rupture fondamentale s’est produite : le calcul peut désormais être automatisé à une échelle et à une vitesse nouvelles. Une opération qui dépendait auparavant du temps humain peut être confiée à une machine et reproduite presque indéfiniment. La mémoire elle-même commence progressivement à être externalisée, mécanisée, puis numérisée.

Au même moment se développent les travaux qui conduiront à la cybernétique. Norbert Wiener cherche notamment à comprendre les mécanismes de contrôle, de communication et de rétroaction aussi bien chez les machines que chez les organismes vivants. Ce déplacement est considérable, car la machine ne sert plus seulement à augmenter une force physique : elle commence à intervenir dans des domaines jusque-là associés à certaines fonctions de l’intelligence, en permettant de calculer, d’enregistrer, de comparer, de transmettre et, progressivement, d’aider à décider.

Un processus s’engage alors qui ne cessera de s’amplifier pendant les décennies suivantes : une partie croissante de l’activité humaine va être prolongée par des systèmes de traitement de l’information.

La Cyberhistoire trouve ici l’une de ses premières racines.

 

 


Le nucléaire : l'humanité face à sa propre puissance

L’année 1945 introduit simultanément une autre rupture avec Trinity, Hiroshima et Nagasaki. Pour la première fois, une technologie humaine révèle une puissance de destruction qui, avec l’accumulation ultérieure des arsenaux nucléaires, rendra concevable la mise en cause de la continuité même de la civilisation.

Le changement est évidemment militaire et géopolitique, mais il est aussi temporel. Pendant des millénaires, des sociétés avaient pu être détruites, des empires disparaître, des civilisations s’effondrer et des populations être anéanties. L’espèce humaine n’avait pourtant jamais disposé d’un pouvoir comparable sur son propre avenir.

Avec l’âge nucléaire, le futur cesse donc d’être seulement ce qui adviendra : il devient également ce qui pourrait ne pas advenir.

Cette possibilité structure profondément la seconde moitié du XXᵉ siècle. La guerre froide installe progressivement le monde dans un équilibre paradoxal, celui d’une paix en partie garantie par la certitude qu’un affrontement majeur pourrait devenir catastrophique pour tous. Radars, satellites, systèmes d’alerte avancée, ordinateurs militaires et réseaux de communication vont alors envelopper cet équilibre géopolitique dans une infrastructure technologique permanente.

Pour prévenir la destruction, il faut détecter, transmettre, calculer et décider toujours plus rapidement. La vitesse de l’information devient ainsi une composante de la sécurité du monde.

Se met déjà en place l’un des mécanismes caractéristiques de la Cyberhistoire : plus la puissance des systèmes augmente, plus le temps disponible pour comprendre et décider tend à se contracter.

L'espace ouvre un nouvel horizon 

La troisième transformation engagée autour de 1945 concerne l’espace. Les fusées V2 développées par l’Allemagne nazie avaient d’abord été conçues comme des armes, au prix notamment de la vie de milliers de déportés employés dans des conditions effroyables à leur fabrication.

Après la guerre, une partie des ingénieurs allemands, dont Wernher von Braun, est transférée aux États-Unis dans le cadre de l’opération Paperclip, tandis que l’Union soviétique récupère elle aussi des compétences et des technologies allemandes. Cet héritage scientifiquement fécond mais historiquement et moralement chargé contribuera au développement des programmes balistiques puis spatiaux.

Quelques années plus tard viendront Spoutnik, Gagarine, les satellites de télécommunication et Apollo. La transformation dépasse cependant largement l’aventure spatiale elle-même. Pour la première fois, l’humanité commence à construire des infrastructures hors de la surface terrestre.

Les satellites deviendront progressivement indispensables aux télécommunications, à la météorologie, à la navigation, à l’observation du climat, au renseignement militaire et, finalement, au fonctionnement quotidien des sociétés contemporaines. L’espace devient ainsi l’une des infrastructures invisibles de la société informationnelle, tandis qu’une nouvelle maille technologique vient progressivement entourer la planète.

 

 


De la guerre froide à l'interdépendance mondiale 

Pendant plusieurs décennies, ces transformations progressent encore selon des trajectoires relativement distinctes. Les ordinateurs deviennent plus puissants, les télécommunications s’étendent, les satellites entourent progressivement la Terre, les capacités de stockage augmentent et les réseaux militaires et universitaires se développent.

À partir des dernières décennies du XXᵉ siècle, ces différentes infrastructures commencent cependant à converger. Le microprocesseur démocratise la puissance de calcul, l’ordinateur personnel se diffuse, les télécommunications deviennent numériques et les réseaux informatiques commencent à se connecter entre eux. Internet sort progressivement des milieux militaires et universitaires, avant que le développement du World Wide Web, au cours des années 1990, n’accélère considérablement sa diffusion.

Pour comprendre la portée de cette transformation, il faut dépasser l’image d’Internet comme simple moyen de communication. Le réseau est aussi une machine à transformer le temps.

Il réduit les délais, rapproche des espaces éloignés et rend simultanément accessibles des informations produites en différents points du monde. Un événement local peut désormais devenir presque immédiatement un événement planétaire.

Pendant des millénaires, une grande partie de l’Histoire s’était construite dans l’intervalle séparant un événement de sa connaissance. Cet intervalle commence alors à se réduire dans des proportions considérables.

L’information devient flux

Lorsque le réseau devient mondial, l’information ne se contente plus de circuler plus rapidement : elle se multiplie. Messages, photographies, recherches, transactions, déplacements et interactions produisent progressivement une quantité croissante de traces numériques.

L’archive change alors de nature. Elle n’est plus seulement constituée volontairement après les événements ; elle est de plus en plus produite par leur déroulement même. Le monde commence en quelque sorte à enregistrer une partie croissante de sa propre activité.

Cette évolution transforme profondément notre rapport à l’Histoire. Le passé devient progressivement interrogeable, indexable et calculable, tandis que l’extension considérable de la mémoire disponible produit simultanément un phénomène inverse : la saturation.

Plus nous disposons d’informations, plus il devient difficile d’identifier celles qui sont réellement significatives. Le problème historique se déplace donc progressivement : il ne consiste plus seulement à conserver la mémoire, mais à extraire du sens d’une mémoire devenue gigantesque.

 

 


L’entrée dans l’hyper-présent

 

À mesure que les réseaux s’étendent, la vitesse devient elle-même un principe d’organisation. Les marchés financiers fonctionnent en temps réel, les chaînes logistiques sont synchronisées à l’échelle mondiale, les médias deviennent continus et les réseaux sociaux transforment chaque individu connecté en producteur et en récepteur potentiel d’informations.

La succession traditionnelle des événements tend ainsi à être concurrencée par leur simultanéité. Crise financière, conflit militaire, catastrophe naturelle, innovation scientifique, décision politique ou mouvement social peuvent désormais entrer presque immédiatement dans le même espace informationnel mondial.

Le présent se densifie parce qu’il contient davantage d’événements, de données, d’interactions et de réactions qu’aucune société humaine n’avait jusque-là dû traiter simultanément.

L’accélération ne suffit plus à décrire le phénomène. Ce qui change est également la densité du présent.

Les événements ne vont pas seulement plus vite : ils interagissent davantage entre eux. Une décision prise dans un domaine peut produire rapidement des conséquences dans plusieurs autres. Économie, climat, énergie, géopolitique, technologie, information et sociétés deviennent de plus en plus étroitement interdépendants.

L’Histoire commence ainsi à présenter certaines caractéristiques d’un système complexe, dans lequel l’importance d’un événement ne dépend plus seulement de sa nature propre, mais également du nombre et de la vitesse des interactions qu’il est susceptible de provoquer. 

Les algorithmes orientent le réel

Une nouvelle étape est franchie avec le développement des grandes plateformes numériques. Face à une quantité d'informations devenue impossible à appréhender humainement dans sa totalité, la sélection devient indispensable et les algorithmes s'imposent progressivement comme les principaux médiateurs du monde numérique. 

En classant, recommandant et hiérarchisant les contenus, mais aussi en détectant des régularités, en effectuant des calculs et en produisant des anticipations, ils interviennent progressivement dans la manière dont les individus et les organisations perçoivent leur environnement et prennent certaines décisions. 

Cette fonction pourrait sembler purement technique. Elle possède pourtant une conséquence historique considérable: organiser l'information revient, dans une certaine mesure, à participer à l'organisation du réel.

Les algorithmes interviennent désormais dans les marchés, les transports, les sytèmes de sécurité, l'information, la consommation, les relations sociales et progressivement la décision publique. Ils n'agissent évidemment pas indépendamment des sociétés qui les construisent, les programment et les utilisent, mais ils introduisent dans le déroulement des événements une nouvelle catégorie d'opérateurs capables de traiter des quantités d'informations et d'effectuer des opérations à des vitesses hors de portée de l'être humain.

Une partie croissante du devenir collectif se trouve ainsi médiée par la computation.  
 

 


L’intelligence artificielle :  l'information devient puissance d'action 

L’intelligence artificielle marque aujourd’hui une nouvelle étape de cette évolution. Pendant longtemps, les machines ont principalement stocké, transmis et calculé. Elles peuvent désormais reconnaître des formes, analyser des situations, produire du langage et des images, établir des corrélations, effectuer certaines prévisions et proposer des solutions.

La rupture n’est donc pas seulement quantitative. Le système informationnel mondial commence à disposer de machines capables d’intervenir directement dans la production et l’interprétation de l’information dont il est lui-même constitué.

Une boucle nouvelle se forme progressivement : les sociétés produisent des données qui sont analysées par des systèmes artificiels ; les résultats de ces analyses peuvent influencer les décisions humaines et organisationnelles, lesquelles produisent à leur tour de nouvelles données qui alimentent les systèmes.

L’information peut ainsi agir de plus en plus rapidement sur le monde dont elle provient.

C’est l’un des seuils essentiels de la Cyberhistoire.

La Cyberhistoire : l'émergence d'un nouveau régime historique 

On peut désormais comprendre plus précisément ce que recouvre ce terme. La Cyberhistoire n’est ni Internet, ni l’intelligence artificielle, ni la numérisation des sociétés. Elle résulte de la convergence de ces transformations avec des processus beaucoup plus anciens.

Elle apparaît lorsque la multiplication des informations, leur circulation mondiale, l’extension des mémoires numériques, l’augmentation de la puissance de calcul, l’intervention croissante des algorithmes et la contraction du temps séparant l’événement de son analyse et de ses conséquences commencent à former un système.

À partir de ce seuil, le fonctionnement de l’Histoire se modifie progressivement. Le passé devient une mémoire active susceptible d’être réinterrogée à tout instant ; le présent devient un espace mondial de réactions de plus en plus simultanées ; le futur entre davantage dans le domaine du calcul, de la simulation, de la prospective et de la prédiction.

Les trois dimensions du temps commencent ainsi à interagir avec une intensité nouvelle.

La Cyberhistoire désigne précisément ce changement de régime : le moment où l’information et le Temps ne constituent plus seulement le contenu et le cadre de l’Histoire, mais deviennent eux-mêmes des forces agissant sur son déroulement.

 

Une configuration encore ouverte 

 

Nous ne connaissons évidemment pas l’aboutissement de cette transformation. La Cyberhistoire n’est pas un système achevé auquel l’humanité aurait brusquement accédé, mais un processus dont nous observons aujourd’hui la formation.

Ses premières infrastructures se sont construites au cours du XXᵉ siècle. Leur convergence s’est accélérée avec Internet, tandis que les plateformes numériques ont progressivement organisé une part croissante des flux informationnels. L’intelligence artificielle ajoute désormais une capacité nouvelle de traitement, de production et d’interprétation de l’information.

D’autres étapes apparaîtront probablement. Mais une évolution peut déjà être observée : l’humanité est entrée dans un environnement historique où la densité informationnelle, la vitesse des interactions et la puissance du calcul modifient progressivement les conditions dans lesquelles elle construit son avenir.

C’est à partir de ce constat que l’Observatoire du XXIᵉ siècle utilisera la Cyberhistoire, non comme une doctrine prétendant expliquer à elle seule le monde, mais comme un prisme d’observation.

Le climat, l’intelligence artificielle, la géopolitique, l’énergie, les ressources, le vivant ou l’espace pourront ainsi être étudiés dans leur spécificité, mais également dans leurs interactions.

Car c’est probablement dans ces zones de convergence, là où plusieurs forces se rencontrent, se renforcent et parfois s’accélèrent mutuellement, que se dessinent aujourd’hui certaines des lignes les plus déterminantes du XXIᵉ siècle.

G M

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