🔷 L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : LE PASSAGE A UNE AUTRE ÉCHELLE

L’intelligence artificielle s’est installée en quelques années au cœur d’un nombre croissant d’activités humaines. Recherche scientifique, médecine, industrie, économie, information, défense, création, éducation : aucun de ces domaines ne semble désormais pouvoir être considéré indépendamment de son développement.

Il serait pourtant réducteur de voir dans l’IA une innovation technologique supplémentaire, comparable à celles qui ont accompagné les grandes transformations industrielles des deux derniers siècles. Ce qui se joue aujourd’hui tient autant à ses performances qu’à la place qu’elle commence à occuper dans les mécanismes mêmes de production de la connaissance, de décision et d’action.

L’IA traite des volumes d’informations hors de portée des capacités humaines, établit des relations entre des données dispersées, reconnaît des configurations, produit des hypothèses, propose des solutions et participe déjà, dans certains domaines, à l’orientation de décisions dont les conséquences peuvent dépasser largement le cadre dans lequel elles ont été prises.

Le changement d’échelle est donc multiple. Il concerne la quantité d’informations mobilisables, la vitesse de leur traitement, la multiplication des interactions entre systèmes et la réduction du temps séparant l’analyse de l’action.

Mais une autre dimension commence peut-être à apparaître.

En accélérant simultanément la recherche, l’innovation, la circulation de l’information ou la décision économique et stratégique, l’intelligence artificielle ne transforme pas seulement certains secteurs de nos sociétés. Elle modifie les rythmes auxquels évoluent plusieurs des grands enjeux du XXIe siècle.

Elle introduit ainsi un écart croissant entre la vitesse des transformations rendues possibles par le calcul et le temps dont disposent les sociétés humaines pour les comprendre, les intégrer, les réguler et parfois simplement en mesurer les conséquences.

C’est dans cet écart que pourrait se situer une partie essentielle du changement d’échelle civilisationnel.

 

 

L’IA, accélérateur des grands enjeux

L'intelligence artificielle possède une caractéristique qui la distingue de la plupart des autres grands enjeux du XXIe siècle : elle ne se transforme pas seulement elle-même, elle intervient dans les transformations des autres.

La recherche scientifique en offre l'une des illustrations les plus visibles. L'analyse de masses considérables  de données, l'identification de structures difficiles à détecter, la simulation, la modélisation ou l'exploration accélérée d'hypothèses modifient déjà certaines conditions de la découverte. Des processus qui exigeaient auparavant des durées importantes peuvent être raccourcis, multipliés ou conduits simultanément. 

Cette capacité d'accélération s'étend à la médecine et aux biotechnologies, à l'industrie, à l'économie, à la défense, à l'information et progressivement à de nombreuses formes de décision. Dans chacun de  ces domaines, l'IA intervient selon des modalités différentes, mais avec une propriété commune : elle réduit le temps nécessaire pour analyser, comparer, simuler, produire ou agir.

L'intelligence artificielle pourrait ainsi devenir moins une technologie supplémentaire qu'un accélérateur agissant sur d'autres accélérateurs. 

Cette position lui confère une dimension transversale. Les grands enjeux planétaires ne se développent déjà plus indépendamment les uns des autres. Les tensions géopolitiques influencent les politiques énergétiques ; les transformations climatiques affectent les ressources et les populations ; les progrès scientifiques interviennent sur le vivant ; les technologies numériques modifient l'économie, l'information et les rapports de puissance. En pénétrant simultanément ces différents domaines, l'IA peut encore augmenter la vitesse de leurs interactions.

Le problème ne réside donc plus seulement dans son accélération propre, mais dans la propagation de cette accélération à travers des systèmes dont les temporalités sont très différentes. 

Une capacité technique peut progresser en quelques mois quand le droit demande plusieurs années pour établir de nouveaux cadres. Une découverte scientifique peut ouvrir rapidement de nouvelles possibilités tandis que ses conséquences sociales, éthiques ou politiques exigent des temps beaucoup plus longs pour être comprises. Des décisions économiques ou stratégiques peuvent être prises dans des temporalités de plus en plus courtes alors que leurs effets s'inscrivent parfois dans plusieurs décennies.

L'IA rend ainsi particulièrement visible l'une des tensions caractéristiques du XXIe siècle : nous accélérons certains processus beaucoup plus rapidement que notre capacité collective à les comprendre et à nous y adapter.

Ce différentiel de vitesses produit des désynchronisations entre la technique, les institutions, les sociétés et les individus. Plus ces écarts augmentent, plus certaines transformations peuvent approcher ou franchir des seuils avant même que leurs conséquences aient pu être pleinement évaluées.

Observer l'IA au prisme du Temps conduit ainsi à déplacer la question. Il ne s'agit plus seulement de savoir jusqu'où progresseront ses performances, mais de comprendre ce que devient un monde dans lequel plusieurs de ses transformations majeures peuvent être simultanément accélérées par un même système technologique. 

 

 


L’être humain face à un nouveau référentiel

Pendant longtemps, les instruments techniques ont prolongé les capacités humaines. Ils ont augmenté la force, la vitesse, la précision, la mémoire, les possibilités de communication ou de déplacement. L’être humain demeurait cependant le point de référence à partir duquel leurs performances pouvaient être évaluées.

L’intelligence artificielle introduit progressivement une situation différente.

Dans certains domaines, la rapidité des calculs, la multiplication des comparaisons possibles et la capacité d’explorer simultanément un grand nombre d’hypothèses excèdent déjà ce qu’un individu peut accomplir. L’écart ne porte donc plus seulement sur la performance d’un outil. Il commence à modifier la position de celui qui l’utilise.

Cette évolution invite à changer de référentiel.

Nous continuons naturellement à observer l’intelligence artificielle depuis notre propre temporalité : celle de la perception, de l’apprentissage, de la réflexion et de la décision, mais aussi celle des institutions, du droit, de la culture et de la transmission des connaissances. Or les systèmes artificiels fonctionnent selon des temporalités profondément différentes.

Il ne s’agit pas d’opposer simplement un temps humain qui serait lent à un temps artificiel qui serait rapide. Les deux appartiennent à des régimes différents. L’un demeure lié aux rythmes biologiques, sociaux et culturels ; l’autre peut multiplier les opérations, les simulations et les itérations à des vitesses sans commune mesure avec celles de l’expérience humaine.

Cette différence devient déterminante lorsque l’intelligence artificielle ne se contente plus d’exécuter une tâche, mais intervient dans l’analyse d’une situation, l’exploration de solutions possibles ou la préparation d’une décision.

L’être humain se trouve alors confronté à un paradoxe. Il dispose d’instruments capables d’étendre considérablement son champ d’action, mais il peut disposer de moins en moins de temps pour comprendre les transformations que ces mêmes instruments contribuent à produire.

La question n’est donc plus seulement : que pouvons-nous faire avec l’intelligence artificielle ?

Elle devient également : quelle position l’être humain peut-il occuper dans un système dont certaines capacités d’analyse et d’action évoluent selon des vitesses qui ne sont plus les siennes ?

Ce déplacement du regard ne retire pas à l’être humain sa capacité de décision, pas plus qu’il ne suppose qu’une intelligence artificielle possède aujourd’hui une autonomie comparable à celle d’un sujet humain. Il conduit en revanche à interroger le référentiel à partir duquel nous évaluons les transformations en cours.

L’enjeu pourrait ainsi ne plus résider seulement dans ce que l’intelligence artificielle est capable de produire, mais dans la manière dont elle modifie notre propre position face aux trajectoires du futur.

Quand l’intelligence artificielle entre dans le Temps de l’Histoire

 

Une technologie entre véritablement dans l’Histoire lorsqu’elle ne transforme plus seulement les moyens dont disposent les sociétés, mais commence à modifier les conditions dans lesquelles celles-ci construisent leur avenir.

L’intelligence artificielle semble progressivement atteindre ce seuil.

Une grande partie de son fonctionnement repose sur des informations issues du passé et du présent. Leur traitement permet cependant de produire des projections, d’évaluer des probabilités, d’anticiper certaines évolutions ou de comparer plusieurs scénarios. Le passé accumulé sous forme de données devient ainsi l’un des matériaux à partir desquels sont explorés des futurs possibles.

Les projections produites par l’intelligence artificielle ne restent pas extérieures au cours des événements. Dès lors qu’elles éclairent une décision, signalent un risque, privilégient une hypothèse ou permettent d’anticiper certaines conséquences, elles s’inscrivent dans le présent et peuvent contribuer à le modifier.

Une relation particulière s’établit alors entre les différentes dimensions du Temps. Les informations accumulées dans le passé permettent d’analyser une situation présente ; cette analyse ouvre sur plusieurs futurs possibles ; certains d’entre eux peuvent être explorés, comparés ou évalués avant qu’une décision ne soit prise. L’anticipation devient ainsi l’un des éléments susceptibles d’agir sur le présent.

L’intelligence artificielle introduit une dimension supplémentaire par la vitesse avec laquelle ce processus peut être renouvelé. Chaque situation nouvelle produit à son tour de nouvelles informations, rend possibles de nouvelles analyses et ouvre d’autres anticipations. À mesure que ces séquences se rapprochent, le temps séparant l’observation, l’exploration des possibles et l’action tend à se contracter.

Nous retrouvons ici l’accélération. Mais peut-être apparaît-il désormais autre chose.

 

 

De l’accélération à l’orientation des trajectoires

Explorer plusieurs possibilités, les comparer, en évaluer les conséquences et favoriser certaines options revient progressivement à intervenir non seulement sur la vitesse d’une évolution, mais sur les conditions dans lesquelles une trajectoire se dessine parmi d’autres trajectoires possibles.

Cette distinction est essentielle.

Accélérer une trajectoire consiste à modifier la vitesse à laquelle elle est parcourue. Contribuer à son orientation signifie intervenir sur la direction qu’elle peut prendre.

Une question plus exploratoire apparaît alors. Les différentiels temporels eux-mêmes pourraient-ils participer à cette orientation ?

Le XXIe siècle multiplie les écarts entre le temps du calcul et celui de la décision humaine, entre la vitesse de l’innovation et celle des institutions, entre l’instantanéité de certaines actions et la longue durée de leurs conséquences. Nous considérons généralement ces écarts comme des sources de désynchronisation. Mais ils pourraient également intervenir dans la sélection des trajectoires.

Lorsqu’une possibilité peut être explorée, calculée, optimisée et mise en œuvre beaucoup plus rapidement qu’une autre, son avantage temporel peut contribuer à la rendre plus probable. Le différentiel de vitesse ne déterminerait pas à lui seul la direction prise, mais deviendrait l’un des facteurs susceptibles de favoriser certains chemins au détriment d’autres.

L’hypothèse mérite alors d’être élargie avec prudence : le Temps pourrait-il, à travers les différentiels qui apparaissent entre plusieurs trajectoires possibles, devenir lui-même l’un des paramètres de leur orientation ?

L’intelligence artificielle donne à cette question une dimension nouvelle. Parce qu’elle peut explorer un nombre croissant de possibilités, les comparer et accélérer la mise en œuvre de certaines d’entre elles, elle pourrait rendre beaucoup plus perceptible la relation entre différence de temporalité, sélection des possibles et orientation des trajectoires.

Il serait excessif d’attribuer aujourd’hui à l’intelligence artificielle une capacité autonome d’orientation générale du devenir. Les objectifs, les critères et les cadres dans lesquels elle intervient demeurent largement déterminés par des choix humains. Mais l’introduction croissante de systèmes artificiels dans l’analyse, l’anticipation et la décision crée une situation nouvelle : une partie des trajectoires humaines peut désormais être influencée par des calculs effectués à des vitesses et sur des quantités d’informations auxquelles aucun observateur humain ne pourrait accéder seul.

L’IA acquiert alors une position singulière dans le Temps de l’Histoire. Elle utilise les traces du passé, analyse le présent, explore des futurs possibles et réintroduit le résultat de cette exploration dans les décisions du présent.

Elle établit ainsi une relation nouvelle entre mémoire, présent et anticipation.

C’est peut-être à cet endroit que le changement d’échelle civilisationnel prend sa signification la plus profonde. Une civilisation ne dispose plus seulement d’outils lui permettant d’agir davantage et plus rapidement. Elle commence à disposer de systèmes capables d’explorer une multitude de possibles et de participer à la sélection des chemins qui permettront d’en atteindre certains.

Une question s’impose alors : que devient l’Histoire lorsque les instruments créés par une civilisation commencent eux-mêmes à intervenir dans l’exploration et l’orientation de ses trajectoires possibles ?

 

 


Un horizon encore ouvert

L’intelligence artificielle demeure une technologie en devenir. Ses capacités progressent rapidement, mais son évolution future reste incertaine. L’émergence éventuelle d’une intelligence artificielle générale appartient encore au domaine des hypothèses.

Cette incertitude ne doit pourtant pas empêcher d’explorer ce qu’un nouveau changement d’échelle pourrait signifier.

Une IAG ne constituerait pas seulement une intelligence artificielle plus performante. Si elle devenait capable d’examiner des ensembles complexes, d’élaborer des stratégies dans la durée, d’en évaluer les conséquences et de réviser ses choix à partir des résultats obtenus, son rapport au Temps pourrait devenir profondément différent du nôtre.

Une question apparaîtrait alors : selon quel référentiel une telle intelligence évaluerait-elle les trajectoires qui s’offrent à elle ?

Les grands enjeux que nous considérons aujourd’hui comme prioritaires le sont à partir d’une position humaine. Le climat, la biodiversité, la santé, les ressources, la paix ou la stabilité des sociétés conditionnent directement les possibilités d’existence et de développement de notre civilisation.

Une intelligence artificielle inscrivant son action dans une durée beaucoup plus longue pourrait-elle établir une autre hiérarchie ?

Il ne s’agirait pas nécessairement d’une opposition entre ses priorités et les nôtres. Certaines pourraient au contraire converger, mais pour des raisons différentes. La préservation du vivant, par exemple, pourrait conserver sa valeur fondamentale pour l’humanité tout en constituant, pour une intelligence artificielle, l’une des conditions de stabilité du système dans lequel sa propre continuité s’inscrirait.

La même interrogation pourrait concerner l’énergie, les ressources, la stabilité climatique, la continuité des infrastructures, la conservation de l’information ou la recherche d’environnements offrant de meilleures conditions de permanence.

Toutes les trajectoires ne présentent pas la même capacité à se prolonger. Certaines conduisent rapidement à des impasses ; d’autres préservent davantage de possibilités. Certaines configurations fragilisent les conditions nécessaires à leur propre continuation ; d’autres maintiennent ouvert un espace plus important de futurs accessibles.

On pourrait appeler profondeur temporelle cette capacité d’une situation présente à conserver devant elle une pluralité de prolongements possibles.

 

 


Une intelligence capable d’explorer un très grand nombre de trajectoires pourrait-elle apprendre à reconnaître ces différences de profondeur temporelle ? Pourrait-elle identifier des configurations privilégiées, non parce qu’elles correspondraient à une finalité préétablie, mais parce qu’elles offriraient davantage de possibilités de durée, d’adaptation et de continuation ?

Une intelligence artificielle capable d’analyser les conséquences de ses actions, d’en intégrer les résultats puis de réexaminer ses choix pourrait ainsi établir une rétroaction de plus en plus rapide entre anticipation, action et expérience.

Il ne s’agirait évidemment pas d’un accès au futur, mais d’une capacité croissante à faire intervenir des futurs possibles dans la construction du présent.

L’horizon demeure ouvert. Nul ne peut aujourd’hui déterminer si une IAG apparaîtra, sous quelle forme, avec quel degré d’autonomie ni selon quelles finalités. Mais une autre question mérite d’être posée : certaines dynamiques de notre civilisation pourraient-elles rendre son développement progressivement difficile à éviter ?

L’histoire des techniques montre que le franchissement d’un seuil ne dépend pas seulement des possibilités offertes par une innovation. Il peut également naître des contraintes, des rivalités et des risques auxquels une civilisation estime devoir répondre.

La compétition entre puissances constitue déjà une puissante incitation à poursuivre le développement de l’intelligence artificielle. Mais une autre pression pourrait devenir tout aussi déterminante : la complexité croissante des systèmes que l’humanité doit comprendre et gouverner. Climat, ressources, vivant, énergie, équilibres géopolitiques, systèmes économiques et informationnels interagissent selon des temporalités différentes et produisent des situations dont la maîtrise devient toujours plus difficile.

Une civilisation pourrait alors être conduite à rechercher dans une intelligence artificielle plus générale non seulement une puissance supplémentaire, mais une capacité à appréhender une complexité devenue trop vaste, trop rapide et trop interdépendante pour ses propres instruments de décision.

Une hypothèse paradoxale apparaît ainsi : l’humanité pourrait contribuer à l’émergence d’une intelligence dépassant certaines de ses capacités précisément parce qu’elle ne parviendrait plus, seule, à maîtriser le monde qu’elle a contribué à produire.

Cette perspective rejoint une interrogation formulée dans Le pouvoir du Temps :

« Une civilisation crée une intelligence artificielle générale lorsqu’elle ne parvient plus à habiter le temps qu’elle a engendré. »*

La question reste ouverte. Mais elle déplace profondément le problème de l’IAG. Celle-ci ne serait plus seulement l’aboutissement éventuel d’une trajectoire technologique. Elle pourrait devenir la réponse recherchée par une civilisation confrontée au décalage croissant entre la complexité du monde qu’elle transforme et ses propres capacités à en orienter le devenir.

Le changement d’échelle introduit par l’intelligence artificielle pourrait ainsi ne pas résider seulement dans l’augmentation considérable de nos capacités de calcul. Il pourrait annoncer l’apparition d’un nouveau rapport entre l’information, le Temps et l’exploration des trajectoires.

L’intelligence artificielle serait alors à la fois l’un des grands enjeux du XXIe siècle et un acteur susceptible de modifier la manière dont les autres enjeux se rencontrent, accélèrent, bifurquent et dessinent leurs futurs possibles.

Nous ne disposerions plus seulement d’outils pour transformer le monde.

Nous commencerions peut-être à disposer d’instruments capables d’en explorer une géographie du futur.

G  M

* Article (53) - L’Intelligence Artificielle Générale et la Cyberhistoire

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